POEMES POUR LE LIBAN (6) Vénus Khoury-Ghata
Demande à l’obscurité*
«... Les gens en ce temps-là se saluaient
les femmes portaient des culottes en soie
les hommes des chapeaux
les couturières qui pédalaient sur leur Singer
avaient l’impression de voyager
Tabliers mouchoirs caleçons robe de mariée
se suivaient dans le désordre
le fil entrait de lui-même dans le chas de l’aiguille
il neigeait des pétales au moindre souffle de vent
Ce que nous prenions pour appels
étaient nos voix qui nous revenaient
la pierre qui se détachait de la montagne
ne portait aucun message».
* Vénus Khoury-Ghata, Demande à l’obscurité, Mercure de France, 2020.
http://itineraires.blog.24heures.ch/archive/2020/09/28/poemes-pour-le-liban-869823.html
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POEMES POUR LE LIBAN (5) GEORGES SCHEHADE
«C'est encore une fois l'automne
Le jardin court derrière ses feuilles
Personne n'est plus là:
Les fenêtres les gens
Mais le vent
Il y a une lune oubliée
Dans le ciel comme une figure
En souvenir du bel été
A boire disait une fontaine»
In Les Poésies, suivi de Portrait de Jules et de Récit de l’An Zéro, Poésie/Gallimard 2001.
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ANDREE CHEDID (4) CRIS POUR LE LIBAN
Cris pour le Liban
Comment te nommer, Liban?
Comment ne pas te nommer!
Comment crier du fond de tes abîmes
hors des camps et des clans
loin des catéchismes de la discorde
Dévoré par chacun de tes visages
de quel regard te contempler
de quelle oreille t’entendre
de quelle voix te servir ?
Pays
qui fut aussi ce coeur de largesse
ce visage d’hôte
ce levain ds libertés
Ne rebrousse plus chemin!
Récolte toutes les plaintes
Emporte toutes les paroles
Et pour fonder demain
reçois à table ouverte,
tes enfants rassemblés».
In Cérémonial de la violence, 1976, Editions Flammarion.
http://itineraires.blog.24heures.ch/archive/2020/09/04/andree-chedid-4-cris-pour-le-liban.html
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LIBAN (3) Khalil Gibran LE VISIONNAIRE
«Vous avez votre Liban et ses dilemmes.
J’ai mon Liban et sa beauté.
Vous avez votre Liban avec les conflits
qui le rongent.
J’ai mon Liban avec les rêves qui y naissent.
Vous avez votre Liban,
prenez-le tel quel est.
J’ai mon Liban
et je n’en accepte que l’absolu.
Votre Liban est un imbroglio politique
que le temps tente de dénouer.
Mon Liban est fait de montagnes
qui s’élèvent, dignes et magnifiques
dans l’azur.
Votre Liban est un problème international
que tiraillent les ombres de la nuit.
Mon Liban est fait de vallées paisibles
et mystérieuses
dont les versants accueillent le son des cloches
et le murmure des rivières.
Votre Liban est une arène où s’affrontent
Occidentaux et Orientaux.
Mon Liban est une nuée d’oiseaux
qui volettent au petit matin
tandis que les bergers
mènent leurs troupeaux dans les prés,
et s’envolent le soir
quand les paysans reviennent
de leurs champs et de leurs vignes.
Votre Liban est un gouvernement
aux nombreux tentacules.
Mon Liban est une hauteur calme et révérée,
entre mers et plaines,
comme le poète
à mi-chemin entre Création et Eternité».
1920
* Khalil Gibran, Mon Liban, Editions Mille et une nuits
http://itineraires.blog.24heures.ch/archive/2020/08/27/liban-3-869673.html
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LIBAN (2) LA POESIE ET LA CHAINE DU BONHEUR
Beyrouth Beyrouth*
«Beyrouth, tu es le mystère de la mort et de la vie
des hommes, de leur folie et de leur génie…
Beyrouth, tu as tant de visages, tant de profils,
je ne parviens pas à en choisir un;
Beyrouth, je n’aime pas choisir.
Je te veux tout entière, je caresse tous tes profils,
j’embrasse tous tes visages.
Beyrouth, tu es comme Paris aux cent villages
et, à chaque clocher d’église,
à chaque minaret de mosquée. Je me repère et je me perds.
Beyrouth, tu as dix-huit confessions religieuses
et je n’en ai pas, tu le sais, et je n’aime pas choisir,
Beyrouth, tu le sais, alors je les choisis toutes,
je pénètre dans toutes les églises,
je me déchausse dans chaque mosquée
et je t’écoute respirer au rythme du chant du muezzin
ou des chœurs maronites de la messe de Pâques.
Beyrouth, à force de te piétiner,
je finis par connaître chacune de tes ruelles,
de tes impasses les plus mystérieuses,
bientôt je pourrai conduire un «service» dans tes rues.
Beyrouth, tu me parles dans toutes les langues,
le français, l’anglais, l’arabe tout de même,
l’arménien, tu me parles allemand parfois,
espagnol aussi, italien; je sais pourquoi…
Beyrouth, quoi que tu me dises,
je te répondrai dans toutes tes langues.
Beyrouth, tu as la voix de Fairouz
et comment ne pas aimer une ville
qui a la voix de Fairouz?
Beyrouth, tu es pour moi la ville la plus mystérieuse au monde.
Beyrouth, tu es fragile comme un verre phénicien
et pourtant tu survis, sur les ruines de ton histoire
tu bâtis des tours vides
et tu racontes des histoires de princes qui demandent ta main.
Beyrouth, à Bourg Hammoud, tu foisonnes et tu grouilles,
la vie dense explose
comme un feu d’artifice humain aux mille sources,
aux mille éclats de voix.
Beyrouth, sublime lueur d’Orient aux vestiges éparpillés
dans mon cœur.
Beyrouth, ta misère est aussi insolente que ton luxe
et je me demande sans cesse
comment tu peux les faire cohabiter sans ciller».
* Beyrouth Beyrouth, récit poétique, Editions Z 2013.
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CARNET DU LIBAN 2020 (1) L’HORREUR ET L’ESPOIR
BEYROUTH ****
«Qu'elle soit courtisane, érudite, ou dévote,
péninsule de bruits, des couleurs, et de l'or,
ville marchande et rose, voguant comme une flotte
qui cherche à l'horizon la tendresse d'un port,
elle est mille fois morte, mille fois revécue.
Beyrouth des cent palais, et Béryte des pierres,
où l'on vient de partout ériger ses statues,
qui font prier les hommes, et font crier les guerres.
Ses femmes aux yeux de plages qui s'allument la nuit,
et ses mendiants semblables à d'anciennes pythies.
À Beyrouth chaque idée habite une maison.
À Beyrouth chaque mot est une ostentation.
À Beyrouth l'on décharge pensées et caravanes,
flibustiers de l'esprit, prêtresses ou bien sultanes.
Qu'elle soit religieuse, ou qu'elle soit sorcière,
ou qu'elle soit les deux, ou qu'elle soit charnière,
du portail de la mer ou des grilles du levant,
qu'elle soit adorée ou qu'elle soit maudite,
qu'elle soit sanguinaire, ou qu'elle soit d'eau bénite,
qu'elle soit innocente ou qu'elle soit meurtrière,
en étant phénicienne, arabe ou routière,
en étant levantine, aux multiples vertiges,
comme ces fleurs étranges fragiles sur leurs tiges,
Beyrouth est en orient le dernier sanctuaire,
où l'homme peut toujours s'habiller de lumière».
**** In Textes poétiques, hommage de Georges Shéhadé, Editions Dar An Nahar, 1986 ou Jardinier de ma mémoire, Flammarion, 1998.
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